La leçon du Sri Lanka : ce qui arrive quand on s’attaque aux engrais
laClimatique.ca · 5 min de lecture

Au printemps 2022, des centaines de milliers de Sri Lankais ont envahi les rues de Colombo, puis le palais présidentiel. Le président a fui le pays. La cause n’était ni une guerre ni un coup d’État. C’était une politique « verte ».
Énergie & Climat en un coup d’œil, édition canadienne 2025, raconte cet épisode parce qu’il concerne directement le Canada, et donc le Québec.
Ce qui s’est passé à Colombo
En 2021, le gouvernement du Sri Lanka a décidé de prendre la voie du « Zéro Net » et a interdit du jour au lendemain tous les engrais et pesticides de synthèse, c’est-à-dire ceux fabriqués à partir de pétrole et de gaz naturel. Le pays devait passer à une agriculture « 100 % naturelle ».
Les résultats ont été immédiats. La production de riz a chuté de 80 %. La production de thé, principale exportation du pays, a diminué de moitié. Les prix des aliments ont explosé. Les manifestations massives de fermiers et de consommateurs ont forcé le gouvernement à reculer, puis le président à partir.
Le livre souligne que les Pays-Bas et l’Irlande ont tenté des politiques du même ordre, notamment un projet d’abattage massif de bétail en Irlande, avec des manifestations semblables à la clé.
Ce qu’Ottawa demande à nos agriculteurs
Le Plan de réduction des émissions du gouvernement fédéral demande spécifiquement aux agriculteurs canadiens de réduire de 30 % les émissions liées à l’utilisation des fertilisants d’ici 2030, par rapport à 2020. Il n’existe à peu près qu’une seule façon d’y arriver : en épandre moins.
Une étude préparée pour Fertilisants Canada a modélisé une réduction de 20 % de l’usage des engrais de 2023 à 2030. Résultat : des rendements en baisse de 23,6 boisseaux à l’acre pour le canola, de 67,9 pour le maïs et de 36,1 pour le blé de printemps. La production de maïs chuterait de 43 % en 2030. La valeur de la production perdue pour ces trois cultures atteindrait 10,4 milliards de dollars en 2030 et 40,5 milliards en cumulé de 2023 à 2030.
Les chiffres du livre portent surtout sur les Prairies. Mais le maïs et le soya sont le cœur de l’agriculture de la Montérégie, du Centre-du-Québec et de Lanaudière. Les mêmes règles s’appliqueront aux mêmes champs.
Pourquoi les engrais de synthèse comptent
Le livre rappelle une chaîne que peu de gens connaissent : le gaz naturel est l’ingrédient clé de l’urée et de l’ammoniac, les deux composants azotés des engrais. Sans gaz naturel, pas d’engrais; sans engrais, pas de rendements.
Les engrais de synthèse ont aussi un avantage environnemental réel : ils nourrissent plus de monde sur moins de terre. Selon le Breakthrough Institute, passer au « naturel » exigerait jusqu’à 80 % de terres agricoles supplémentaires pour produire la même quantité de nourriture. Ce sont des forêts et des milieux humides qu’il faudrait défricher.
Et pour quel bénéfice climatique ? Le Pr W.A. van Wijngaarden, physicien à l’Université York, a estimé l’effet des émissions des engrais azotés à moins de 0,1 °C par siècle. Nous en avons parlé dans La vache n’est pas le problème.

L’argument environnemental en faveur des engrais de synthèse. Source : « Énergie & Climat en un coup d’œil », édition canadienne 2025 (CSCP), d’après le Breakthrough Institute.
Plus de CO2, plus de nourriture
Le livre insiste aussi sur un point que la politique agricole ignore : le CO2 lui-même est un engrais. Les producteurs en serre, y compris au Québec, injectent du CO2 à 1 000 parties par million ou plus pour accélérer la croissance. Un document du gouvernement de l’Ontario cité dans le livre l’explique noir sur blanc : floraison plus précoce, rendements plus élevés, meilleure résistance des tiges.
À l’échelle de la planète, la hausse du CO2 a contribué à des rendements records de maïs, de blé, de riz et de soya, et à une hausse des stocks mondiaux de céréales. Des études citées dans le livre évaluent entre 41 % et 77 % l’augmentation des rendements attribuable à 300 ppm de CO2 supplémentaires. Nous l’expliquons dans Le CO2 n’est pas un poison.

Augmentation de la croissance des plantes causée par 300 ppm de CO2 supplémentaires. Source : « Énergie & Climat en un coup d’œil », édition canadienne 2025 (CSCP), d’après la CO2 Coalition (Idso, 2013).
Nourrir le monde, c’est aussi un rôle pour le Québec
Le Canada est l’un des greniers de la planète. Le Québec y contribue par son lait, son porc, son maïs, son soya, ses fruits et légumes. Dans un monde de plus de huit milliards de personnes, la question n’est pas de produire moins, mais de produire plus, et de le faire ici, selon nos normes, plutôt que d’importer.
Un partenaire responsable dans la fédération, c’est un Québec qui défend ses agriculteurs aux côtés de ceux de la Saskatchewan et de l’Ontario, et qui dit à Ottawa, avec eux, qu’une cible qui affame n’est pas une politique climatique.
Ce que nous proposons
- Abandonner la cible fédérale de réduction de 30 % des émissions liées aux engrais.
- Évaluer toute mesure agricole selon son coût réel pour les producteurs et son effet mesurable sur le climat.
- Garantir l’accès au gaz naturel, ingrédient de base des engrais, plutôt que de le bloquer.
Le Sri Lanka a fait l’expérience à notre place. On n’a pas besoin de la refaire.
Pour aller plus loin : Énergie & Climat en un coup d’œil, section 1, chapitre 3 (« Agriculture : dégâts auto-imposés par la réduction des émissions de fertilisants ») et section 4, chapitres 2 et 5.